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L’ambiguïté du diaporama sonore.
3 décembre 2012, par b-sider

On peut situer les diaporamas sonores dans un entre-deux de l’image. Ni photographie, ni film. Ils sont aussi dans la continuité d’une écriture visuelle qui traverse l’histoire de l’art et celle de l’industrie des médias.

Dans l’histoire de la restitution des images, on peut considérer que les autochromes des « archives de la planète » de la fondation Albert Kahn, les ancêtres des diapositives, se situent à un moment de concurrence entre ce que Laurent Gervereau nomme l’ère du Papier (1848-1916) et l’ère de la projection (1916-1960) [1]. La même année que les premières missions photographiques des « archives de la planète », les projections d’actualités cinématographiques, les « Pathé faits divers » font leur apparition. En 1910, de nouveaux journaux illustrés de photographies paraissent en France : « L’Excelsior tout en images » et « Le Miroir », l’hebdomadaire photographique du Petit Parisien.
Les autochromes, commercialisés à partir de 1907 par les frères Lumières, sont des plaques de verre fragiles de 9X12cm. Ils ont une faible sensibilité qui interdit l’instantané (4 à 8 ISO) et leur netteté est juste correcte. Mais si Albert Kahn et Jean Bruhnes décident de les utiliser en complément en plus du cinématographe pour leur gigantesque mission de documentation de la planète, c’est que les autochromes possèdent une qualité que les films (N/B) déjà très performants de l’époque n’ont pas : on peut les projeter. Jean Brunhes projette « les archives de la planète » pendant ses cours de géographie humaine et chaque année, la Société autour du Monde organise une grande projection d’autochromes. La préoccupation de la restitution a donc joué un rôle important dans le choix des autochromes pour la constitution de ce fond documentaire.
La concurrence des médias s’est déplacée vers l’écran des téléviseurs puis vers celui des ordinateurs. Aujourd’hui, ces deux écrans ne forment plus qu’un avec les téléviseurs connectés. Dans ce contexte « socio-technologique », les diaporamas, devenus entre-temps sonores, refont surface.
Erwan, une jeunesse bateau de Théophile Trossat , est un exemple réussit de cette mutation du diaporama.
Margaux Rigaux, journaliste spécialisée dans le multimédia en parle ainsi :
« Erwan, c’est la claque visuelle et sonore, la maîtrise de la narration, du rythme. J’aime les passages en stop motion, les effets de stroboscope en accord avec le son. J’aime la coupure avec les fondus rythmés par la respiration. Théophile Trossat fait le choix de placer la présentation factuelle du marin à la fin, à l’inverse de la construction classique. En fait, tout dans son diapo est inattendu, créatif et audacieux. Et ça fait du bien ! » [2]

Cette fraîcheur toute retrouvée d’une image fixe qui n’en est plus une par le jeu du montage est-elle un leurre ?
Le mot-clé est sans doute « narration ». On sait combien l’histoire de la photographie et celle du cinéma sont marquées par l’ambiguïté de l’écriture visuelle. Que seraient les images du photojournalisme sans les légendes ? Que seraient les images du cinéma sans les mots du scénario ? Des non-histoires ? Un trop plein de d’histoires ? Le travail remarquable de Théophile Trossat nous montre combien l’harmonie entre le son et les images peut créer une narration sensible indépendante des deux premières. Reprendre un des principes essentiel du cinéma pour l’appliquer à l’image fixe serait le nirvana du diaporama sonore ?
Ce serait vouloir effacer l’ambiguïté des images en leur prêtant des mots. L’entretien d’un décalage entre les sens multiples des images et des sons est au contraire un moyen pour notre pensée de concevoir cette ambiguïté. L’entre-deux des diaporamas sonores est difficilement compatible avec l’industrie des médias. Il faut que les images racontent une seule histoire. Une esthétique qui viendrait s’ajouter aux informations peut être tolérée voir souhaitée, mais surtout pas l’ambivalence des images. La légèreté de la production des diaporamas sonores fait que, pour l’instant, les médias du web en font un contenu dynamique à peu de frais. Si les diaporamas sonores doivent se rapprocher de la narration filmique pour les besoins de leurs diffusions, s’ils n’assument pas leur « entre-deux », il est à parier que dès que l’économie des médias internet sera viable, ils disparaîtront au profit des images de vidéo-reportages à la narration supra codée et compréhensible par la masse des récepteurs.

[1] Laurent GERVEREAU, Histoire du Visuel au XXe siècle, éditions du Seuil, (2000 1ere édition) , 2003.

[2] Ces diaporamas sonores qui marquent le genre à leur manière : http://podcastr.sebastientranchant.fr/