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bourse du talent n° 50 : le portrait est-il encore un genre ?
30 mai 2012, par b-sider

Lorsque j’ai reçu la lettre de photographie.com annonçant les photographes sélectionnés à la bourse du talent « N° 50 » « portrait », j’ai fait comme tout le monde : j’ai cliqué nonchalamment sur les liens pour avoir une idée de ce qu’est le portrait aujourd’hui chez les « jeunes »talents. Les images défilaient presque mécaniquement sur un écran, un jour normal de gavage d’images. Mon cerveau a commencé à se mettre en route avec comme un retard à allumage. Je venais de voir des paysages, des diptyques, des polyptyques, des détails de maison…Mais… Qu’est-ce que c’est que ce foutoir ?

Lorsque l’Académie Royale de Peinture fut fondée en 1648, les prétendants devaient présenter au jury un « morceau d’agrément » suivi d’un ou plusieurs « morceaux de réception » pour une admission pleine et entière, avec l’espoir d’accéder aux commandes royales, à la gloire et à la fortune. Dans la hiérarchie des genres académiques, la peinture d’Histoire est restée au premier rang de 1648 jusqu’au milieu du 19e. Le portrait et la nature morte se contentaient des seconds rôles.
Pour la photographie plasticienne, le portrait photographique est entaché d’une tare de naissance bien difficile à effacer. A ses débuts, c’est un genre commercial qui permet aux photographes de vivre. Aux XIX, les bourgeois se précipitent dans les ateliers pour se faire photographier. Cette tradition va se démocratiser assez rapidement : qui n’a pas chez lui le portrait de l’arrière-grand-père ou de la grand-mère guindée devant un fond plus ou moins anachronique ?
Avec la doxa de l’instantané censé saisir les individus dans un moment plus « vrai », la pose, les fonds et les photographes de quartier ont disparu. Pourtant le genre commercial du portrait reste aujourd’hui une valeur sûre pour les droits d’auteurs et les piges des photographes avec les rapports d’activité et la photographie de presse : Que serait Léa Crespi sans Télérama ?
L’autre grand problème du portrait photographique réside dans un deuxième lieu commun : « la rhétorique du portrait comme dévoilement d’un secret essentiel et mode d’accès à la « personne vraie » (.) » [1] August Sanders et les photographes au « style documentaire » vont répondre à ce problème en faisant de la pose frontale un moyen qui permet de fixer ce que le modèle consent à donner de lui-même, plutôt que de construire une image sur une hypothétique compréhension psychologique du sujet.
La photographie plasticienne, en voulant neutraliser l’ambiguïté que la photographie entretient avec le réel et sa fonction de document ne cherche pas à nous montrer un modèle. Les portraits de Thomas Ruff ne sont pas des portraits. Ils ne montrent pas des personnages ou des types sociaux. Ils nous interrogent sur les limites de la photographie et de la représentation. Il en est de même des mascarades de Cindy Sherman :
« Les photographies de Sherman ne sont pas à proprement parler des autoportraits. Même si Sherman en est toujours le modèle, elles ne révèlent rien de Sherman ou de ses émotions ... Au lieu de cela, elles nous montrent la façon dont nous nous mettons en scène en jouant les rôles que le monde met à notre disposition. En tant que telles, ces photographies inversent les termes de l’art et de l’autobiographie. Elles utilisent l’art non pas pour dévoiler la véritable identité de l’artiste, mais pour montrer que l’identité est une construction imaginaire. Il n’y a pas dans ces photographies une Cindy Sherman vraie ou réelle ... ». [2]

Mais qu’en est-il de nos talents de la bourse n°50 ?
La série « A propos d’Ana » de Soraya Hocine pose dès le titre la volonté de nous faire un récit de la vie d’une adolescente, Ana. En alternant les détails, les paysages et les portraits mis en scène, Soraya Hocine réalise une narration quasi-cinématographique en 21 photographies. La complicité entre la photographe et son modèle permet au jeux de la représentation d’opérer. Karen Paulina Biswell, Estelle Zolotoff, Elodie Sueur- Monsenert, tentent de nous raconter une histoire avec le même procédé. Dans cette sélection de 12 talents, la pratique du polyptyque et du diptyque apparaît comme une autre tentative de faire du portrait un récit ( bien que l’on puisse être sceptique sur le fait que les paysages psychologiques dans les diptyques d’Emmanuelle Brisson soient signifiants dans ce récit).
On est en droit de se demander si l’utilisation de la fonction narrative de la photographie en série n’efface pas la notion de genre, celle du portrait. Cette « fictionalisation » du réel est perçue par certains comme étant la seule condition possible pour la photographie contemporaine. [3] Il ne faut donc pas s’étonner que pour faire « actuel », un genre académique, le portrait, cherche à s’accaparer les attributs de la photographie théâtralisée. Plutôt qu’une avancée, on peut voir cette photographie « narrative » comme un retour sur le passé, celui de la peinture d’Histoire notamment. Étrange retournement de situation : le portrait photographique en voulant s’actualiser se rapprocherait ainsi d’un autre genre académique, celui qui faisait de l’ombre à son grand-père, le portait en peinture.
Mais reste t-il encore des portraits dans cette bourse n°50 ?
Le jury semble hésiter. La sélection des bidouillages informatiques de Cécile Decorniquet pourrait nous faire croire qu’il y a même de la place pour un portrait « transphotographique » contemporain comme il y a du maïs transgénique. Mais la monstruosité des personnages mi-poupée mi-humain qu’elle présente relève d’un univers fantasmagorique qui ne renouvelle en rien le portait, la photographie et l’image. Seule la technique employée est actuelle (et encore, avec la volatilité des modes et du « maniérisme » on peut affirmer sans trop se tromper que cette technique est peut-être déjà ringarde à l’heure qu’il est)
Finalement le seul travail qui pourrait être totalement assimilé au portrait serait celui de Mami Kiyoshi. Mais le respect de la tradition semble d’emblée l’écarter d’une victoire pour le titre de la bourse du talent du portrait. Paradoxal non ?

[1] LUGON Olivier, Le style documentaire, d’August Sander à Walker Evans, 1920-1945, éd. Macula 1996 (3e éd 2011)

[2] Douglas Crimp « Cindy Sherman : Making Pictures for the Camera » Allen Memorial Art Museum Bulletin, Oberlin College, vol. XXXVIII, n°2, 1980-81, p. 88, cité dans Ellen G. Landau, « Cindy Sherman déconstruite ? Une reconstruction », Les Cahiers du Musée national d’art moderne, n°40, été 1992.

[3] (voir le travail de Mohamed Bourouissa : http://www.espacebeaudouin.com/bour...)