Share |

mots-clés

multimedia

web-documentaire

articles connexes

à l’abri de rien

in situ

soul patron

Un vendredi soir au club vidéo

welcome to pinepoint : les objets multimédias sont-ils modernes ?
22 mai 2012, par b-sider

Les objets multimédias sont par essence difficiles à nommer. Web-documentaires, documentaires interactifs, fictions interactives, les mots s’agglutinent. Quel qu’en soit le nom, l’utilisation de l’écran comme mode de monstration nous oblige à nous poser les mêmes questions que lorsque l’on est en présence d’un objet filmique : De quelle manière est mise en œuvre la narration, autrement dit quel est son rapport au récit, comment opère l’interrogation sur l’image, et quels sont les rapports entre les images et les sons ?

Or, formellement, c’est bien à une déconstruction de la narration filmique à laquelle s’attache ces nouveaux objets. Mais pas seulement : l’espace dans l’image est aussi bouleversé par l’interaction. En perdant son cadre et son statut fixe, l’image peut jouer sur les écarts, les décalages et se libérer d’un côté du réalisme informatif et de l’autre du discours auquel l’art contemporain l’a assujetti. Opposer une pratique qui interroge le réel et une autre (plus noble ?) qui interroge l’image, devient alors obsolète. Si la modernité se trouve dans les ruptures et l’état transitoire permanent, on doit s’interroger sur ces objets autant hybrides que multimédias.

Avec « Welcome to Pine Point », Mike Simons et Paul Shoebridge (The googles) ont réalisé il y a plus d’un an, un objet qu’ils ont dû nommer « liquid book » faute de trouver un vocabulaire adéquat dans les néologismes du multimédia. D’emblée, ce qui saute aux yeux (et débouche les oreilles), c’est l’intelligence sensible avec laquelle la connexion entre les différents éléments (sons, archives, textes, etc...) opère. Tout se joue dans ces petits écarts qui permettent à la narration de faire son chemin dans les documents.

Les auteurs n’ont pas souhaité supprimer complètement la structure classique du récit afin de permettre aux spectateurs de rester engagés dans une histoire. Il y a bien un début, un milieu et une fin dans « Welcome to Pine Point ». Il ne s’agit pas d’une narration linéaire imposée aux spectateurs, mais d’une narration ressentie par les spectateurs à partir des éléments documentaires. Chaque chapitre permet de s’emparer de manière personnelle d’une histoire.

Dans une interview donnée au diffuseur (ONF) [1] Paul Shoebridge explique comment ils ont abordé cette question cruciale de la narration :
"Venant de l’édition, nous étions intéressés par quelque chose qui contiendrait l’activité de la lecture du livre. Lorsque vous êtes en face d’un écran, vous abandonnez le contrôle de l’expérience. Vous êtes passif. Avec un livre, vous êtes le narrateur.Vous devez lire les mots vous-même et leur donner un sens dans votre tête. Vous devez peindre les murs dans l’histoire vous-même, pour ainsi dire. Dans « Welcome to Pine Point », nous avons choisi de ne pas avoir une narration en voix off, mais de laisser les gens être leur propre narrateur."
Mike Simons précise :
"Pour nous, une partie du processus était de minimiser l’interactivité aux seuls éléments qui servent à transmettre le récit".  [2]

Alors, c’est vrai que la disparition d’une ville racontée par l’intermédiaire de la mémoire de ses habitants, facilite l’hybridation des documents. L’objet de la mémoire et de la mélancolie qui en découle est bien dans les passages entre les documents et la fiction (et/ou l’imagination). C’est toute la cohérence de « Welcome to Pine Point » jusque dans la musique qui nous entraîne fatalement à ressentir de la nostalgie pour cette ville alors que nous n’avons jamais vécu à Pine Point, et que dans l’absolu, vivre dans les froids et lointains territoires du Nord-Ouest Canadien ne semble pas être enthousiasmant.
Fondamentalement, si l’on prend les éléments séparément, il n’y a rien de nouveau.
Mike Simons et Paul Shoebridge ne sont pas des auteurs d’images. Ce sont des assembleurs, des mécaniciens sensibles. Leur matière première visuelle est constituée du passé qui ressurgit des vieux albums photo et des cassettes VHS. Cette mémoire donne aux documents sans esthétique revendiquée, une « aura » qui leur permet de dépasser leur statut premier de « ça a été ». D’autres avant eux ont utilisé cette propriété du temps sur l’image du quotidien ( Christian Boltanski [3]) et elle n’est en rien propre au « liquid book » même si la musique des « Bernard’s Lake » vient la renforcer.

Recherche d’autres artistes comme The Besnard Lakes sur Myspace Music

C’est en décloisonnant l’espace de l’image que cet objet multimédia renouvelle les sensations esthétiques du récepteur. En jouant sur la construction narrative personnalisée, les auteurs ont aussi changé la mise en scène héritée du théâtre. Pour le spectateur il est possible de lier, délier, relier, des images du son des textes dans un même espace, celui de l’écran. Chaque page (chaque tableau ?) permet d’inventer une histoire qui n’aurait comme contraintes ni le cadre de l’écran ni les spécificités d’un seul médium.
Paul Shoebridge :
Quand nous étions à Adbusters, [4], nous avons créé ce style d’expérience visuelle où il n’y a pas de publicité, pas de numéros de page ... Un style de mise en page que l’on pourrait presque appeler « cinématic ». Le projet à repris une partie de ces mêmes thèmes. Il est super lo-fi [5], avec le style « couper-coller » du texte, par exemple. Nous sommes restés proches de nos racines. Finalement, avec un livre, nous aurions été plus limités.
Mike Simons :
L’interactif n’est pas notre univers à priori. Je pense que les « storytellers » devraient commencer à expérimenter les différentes formes que ces objets peuvent prendre.

Ce qui se joue dans les objets multimédias n’est pas simplement l’enrichissement des contenus par la mise en forme d’une base de données en ligne c’est aussi le renouvellement du récit et des sensations esthétiques.
L’appropriation de ces nouveaux outils de monstration par des auteurs issus de cultures visuelles diverses décloisonne les images. Mais la production de ces objets reste en grande partie assujettie à la contrainte financière des diffuseurs, qui, pour des questions de rentabilité doivent conserver des formats classiques pour la télévision.
A charge pour les auteurs de trouver une autonomie pour les projets purement interactifs et multimédias.

[1] Office National du Film Canada http://www.nfb.ca/

[2] Interview de Carolyne Weldon : http://blog.nfb.ca/2011/02/03/welco...

[3] http://www.centrepompidou.fr/educat...

[4] http://www.adbusters.org/magazine

[5] Lo-fi (low-fidelity, en opposition à haute fidélité ou hi-fi) est une expression apparue à la fin des années 19801 aux États-Unis pour désigner certains groupes ou musiciens underground adoptant des méthodes d’enregistrement primitives dans le but de produire un son sale, volontairement opposé aux sonorités jugées aseptisées de certaines musiques populaires2. Daniel Johnston est considéré comme l’un des père fondateur du son Lo-Fi.